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  • CABINET CHEBBANI

Le procès de la mauvaise réputation ou le triomphe de la présomption de culpabilité


Le 9 juillet 2021, Laurent DEJEAN a été condamné à 20 ans de réclusion criminelle pour le meurtre de Patricia BOUCHON, la "joggeuse de Bouloc".


Pourquoi ?


Durant les dix jours de ce procès, les témoins et experts cités par le Parquet Général ont été "entendus" par la Cour.


Aucun témoin des faits à proprement parler mais des témoins de personnalité essentiellement.


Qu'importe ! La preuve du fait criminel doit s'effacer devant l'oeuvre supérieure que constitue le dessin d'un coupable possible, d'un meurtrier probable.


Que disent-ils donc ces "cités" de l'accusation ?


Les témoins, pour la plupart d'entre eux, avec un recul de dix années désormais, admettent avoir été victimes d'une véritable mystification, en cédant lors de leur deuxième ou troisième audition par les officiers de police judiciaire, aux sollicitations visant à faire de "l'hypothèse Laurent DEJEAN", une issue acceptable pour une enquête en mal de réponses, et en carence de questions serait-on tenté de rajouter.


Laurent était-il bizarre ? Oui.

Laurent avait-il changé ? Oui.

Lui arrivait-il de porter un bonnet noir en hiver ? Oui.

Lui arrivait-il de s'excuser lorsqu'il commettait une erreur ? Oui.

Et enfin, la question cruciale : A-t-il possédé une Clio blanche ? Oui !!


Il faut ici comprendre ou tenter d'admettre que l'essentiel de ce procès repose sur cette question automobile singulièrement jugée déterminante par les enquêteurs.


Quel a été le rôle de cette Clio ?


En vérité, aucun déterminé ou déterminable.


Un témoin, qui déclinera ses "multiples certitudes", aussi divergentes les unes que les autres, lors de six auditions, affirmera avoir croisé ce véhicule, produit à 4 millions d'exemplaires, à une heure pouvant être proche de celle du crime.


Il finira, au bout de quatre ans, à l'occasion d'une remise en situation à la mise en scène soignée, par satisfaire ses interlocuteurs en indiquant, enfin, reconnaître "à 90%" Laurent DEJEAN comme étant le conducteur de ce véhicule.


Victoire de la suggestion, il ne l'avait jamais reconnu jusqu'alors.


Ni les années passées ni les 10 % restant n'entacheront l'émergence de cette ultime certitude,


Alors, devant la Cour d'Assises, la défense questionnera les enquêteurs :


Ce véhicule, dont aucun lien n'est fait avec la scène de crime, ne pourrait-il pas être simplement un véhicule de passage, nullement vecteur d'un crime ?


Avec une logique implacable, les trois directeurs d'enquête successifs répondront :


Nous avons envisagé au départ qu'il puisse s'agir du véhicule d'un simple témoin mais dans la mesure où ce témoin ne s'est jamais signalé auprès de nos services, il est devenu un suspect !!


Mauvais temps pour le témoin timide ou pour celui qui n'a peut-être rien vu du tout !


Voila donc la valeur probatoire de cette Clio et la portée du témoignage "capital" de cette affaire.


Faut-il en retour évoquer la question de l'ADN, jugée méprisable par l'accusation ?


En dépit d'une scène d'une violence extraordinaire, l'ADN de Laurent DEJEAN ne correspond pas à celui qui a été retrouvé sur la victime.


Et alors ?


De la même manière, des investigations approfondies au domicile de Laurent DEJEAN démontreront qu'il ne s'y retrouve aucune trace biologique de la victime.


Qu'importe, on ne renonce pas à l'hypothèse reine de l'enquête pour si peu.


Grisée par les délices de la présomption de culpabilité, l'accusation soutiendra devant la Cour d'assises : " L'absence d'ADN ne vous disculpe pas pour autant !"


Et oui, c'est ainsi, les règles du jeu ont changé, l'accusation, qui ne prouve rien, peut désormais s'en enorgueillir et dire en substance à l'accusé : Peu importe la preuve, les soupçons demeurent et suffisent !


En son temps, la chambre de l'instruction avait pourtant relevé elle aussi qu'aucun indice matériel ne permettait de rattacher Laurent DEJEAN à la scène de crime.


Alors pourquoi ?


Fallait-il être troublé d'entendre par la voix du Parquet Général, qui après avoir requis le non-lieu puis l'acquittement, venait à Albi requérir la culpabilité, les termes suivants : " c'est probable...ce n'est pas impossible... cela ne disculpe pas pour autant..."


L'incompréhension et le dialogue impossible entre l'accusation et la défense proviennent d'un malentendu, celui d'une règle de droit tristement jugée obsolète, la présomption d'innocence.


La défense avait pourtant tenté l'amorce d'un dialogue en raisonnant elle-aussi sur le probable ou l'improbable.


Là encore pourtant, le dossier de l'accusation était fragile.


Les criminologues ont indiqué qu'il était peu probable que celui ou ceux qui avaient commis un tel crime puissent être affectés d'un trouble mental ou sous l'emprise de produits stupéfiants.


L'expert psychiatre et l'expert psychologue soutiendront conjointement que rien dans la biographie et la pathologie de Laurent DEJEAN ne justifiait d'un passage à l'acte criminel.


L'expert psychiatre ira même jusqu'à préciser que dans un tel cas, au vu de son profil psychologique, Laurent DEJEAN n'aurait pas cherché à dissimuler le crime mais l'aurait revendiqué !


Ce n'est donc "probablement" pas lui...


Non, l'accusation restera sourde à ces avis qui ne coïncident pas avec le profil du coupable construit avec soin au fil des années d'enquête, celui d'un homme qui s'excuse...


Demander à un romancier de reprendre les traits de son personnage principal est assurément déplacé et vain.


Et les jurés dans tout ça ?


Comment répondre à la question posée par le public et les journalistes à l'annonce du verdict, comment expliquer une telle décision ?


Tenter d'expliquer l'inexplicable peut être un loisir acceptable mais l'urgence et l'évidence commandaient d'abord de condamner fermement une telle décision.


Un pourvoi en cassation a donc été formé le 13 juillet 2021 et c'est là l'essentiel.


Espérons que son issue vienne troubler cet avènement voulu de la présomption de culpabilité !


Dans l'intervalle, rien n'interdit de se laisser aller à quelques réflexions sur la genèse de cette erreur judiciaire.


Ici, les explications, pour employer une terminologie qui sied à l'accusation dans cette affaire, ne sont que des hypothèses, des probabilités sur les éléments qui ont fait impression sur la déraison des jurés.


L'erreur de droit apparaît évidente tant la loi et les règles affectant la charge de la preuve ont été violées dans cette affaire.


Encore, si l'on admet que le droit ait été éloigné des préoccupations de ceux qui ont jugé, le préjugé a probablement participé dans une large mesure à cette décision, la peur de celui qui est malade, la peur de la psychiatrie, de la schizophrénie ou la simple défiance à l'égard de celui qui est différent, le "bizarre" du village.


Plus encore, la peur du vide qui affecte tant notre société, le vertige de l'institution judiciaire qui ne trouve pas le coupable et cède à la tentation de façonner un coupable, une vérité acceptable.


C'est tout le procès pénal qui a été ici dévoyé.


Non, il ne s'agissait pas d'oeuvrer pour la manifestation de la vérité mais pour la consécration d'une vérité, choisie, construite.


Par loyauté pour les parties civiles peut-être et par orgueil sans doute, il était impossible pour l'institution judiciaire d'admettre, dix ans après, que la "solution DEJEAN" n'était pas la bonne.


Pour cela, l'intime conviction trouva son socle sur des certitudes factices, une intelligence à l'arrêt, une condamnation conforme et une sentence confirmée.


La conscience n'est pas si mauvaise lorsqu'elle est partagée.


Quant à la réputation et à la culpabilité, ce sont toujours les autres qui la font.


"Au village, sans prétention J'ai mauvaise réputation Qu'je me démène ou que je reste coi Je passe pour un je-ne-sais-quoi

Je ne fais pourtant de tort à personne En suivant mon chemin de petit bonhomme Mais les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux Non, les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux

Tout le monde médit de moi Sauf les muets, ça va de soi

Le jour du 14 juillet Je reste dans mon lit douillet La musique qui marche au pas Cela ne me regarde pas

Je ne fais pourtant de tort à personne En n'écoutant pas le clairon qui sonne Mais les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux Non, les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux

Tout le monde me montre au doigt Sauf les manchots, ça va de soi

Quand j'croise un voleur malchanceux Poursuivi par un cul-terreux J'lance la patte et, pourquoi le taire? Le cul-terreux se retrouve par terre

Je ne fais pourtant de tort à personne En laissant courir les voleurs de pommes Mais les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux Non, les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux

Tout le monde se rue sur moi Sauf les cul-de-jatte, ça va de soi

Pas besoin d'être Jérémie Pour deviner le sort qui m'est promis S'ils trouvent une corde à leur goût Ils me la passeront au cou

Je ne fais pourtant de tort à personne En suivant les chemins qui ne mènent pas à Rome Mais les brave gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux Non, les braves gens n'aiment pas que L'on suive une autre route qu'eux

Tout le monde viendra me voir pendu Sauf les aveugles, bien entendu"


Paroliers : Georges Brassens

Paroles de La Mauvaise Réputation © Bmg Universal Music Publishing N.v., Editions Musicales Ray Ventura



Karim CHEBBANI

Toulouse, le 18 juillet 2021






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